tempête 99
TEMPÊTE MILLE NEUF CENT QUATRE VINGT DIX NEUF
JE NE SUIS PAS ENCORE NÉE
UN MUR EST TOMBÉ
QUELQUE PART
ON ÉCRIT QUE C’EST LA FIN DE L’HISTOIRE
PENDANT CE TEMPS, MA GRAND-MÈRE ROULE À TOUTE BLINDE SUR L’AUTOROUTE ET LES TUILES DU TOIT S’ENVOLENT
C’EST COMME SI LE SPECTRE QUI HANTAIT L’EUROPE S’EN ALLAIT EN CLAQUANT LA PORTE
AVANT L’AN DEUX MILLE QUELQUE CHOSE S’EST FENDU ET NOUS VOILÀ AVEC LES RESTES D’UNE HISTOIRE PERDUE
QUE FAIRE AUJOURD’HUI DE CE MONDE DONT LES CICATRICES SUPPURENT?
note d'intention
Toute ma vie, j’ai vécu au rythme des histoires familiales. Comme dans toutes familles, il y a dans la mienne un rapport intime à l’histoire, à la guerre, à la migration et aux grands évènements historiques ayant eu lieu au cours du siècle dernier. Aux quatre coins du continent européen, c'est par une suite d'événements tragiques et de vagues migratoires que mes ancêtres se sont rencontrés. Ni mes parents, ni mon frère, ni moi, n'auraient vu le jour si toutes les guerres passées n'avaient pas eu lieu. C'est un terrible constat, qui m'a glacée plus d'une fois.
Bien sûr, il y a des récits qui m’ont marquée plus que d’autres. La première fois que mon grand-père a raconté l’explosion d’une grenade dans un café où il se trouvait à Alger. Lorsque j’ai appris que le voisin de ma grand-mère s’était cassé lui-même le bras avec une hache pour ne pas être enrôlé dans l’armée allemande. Le lointain cousin disparu dans la Baltique dont le fantôme est un jour revenu au village. Le blocus contre la loi Devaquet en 1986 et les bagarres entre skins et reds dans les années 80-90. L’émission de new wave sur une radio libre et les nuits à jouer au tarot.
Parfois, je crois entendre une discussion entre ma mère et ses amis dans un vieil enregistrement pris dans un squat lors d'un concert des Bérurier Noir. D’autres fois, je me demande ce que mon grand-père a ressenti en mettant les pieds à Marseille en sortant du ferry la première fois. J'essaye de m’imaginer comment un orphelin a donné son nom à ma famille et si mes arrières grands-parents ont vraiment fui la guerre civile d’Espagne. Puis j’ai parlé à mon ami Jonas, qui m’a dit que beaucoup d’espagnols ont émigré de Murcie vers l’Algérie pendant la guerre.
Je ne sais plus ce qui correspond à quelle période, mais je retrouve des traces de mon arrière-grand-père en moi, lorsque je préfère rester recluse comme lui dans sa cabane en Forêt Noire. Il a vu des livres brûler, comme sa fille, ma grand-mère, qui ne parle jamais de son passé et portera sûrement ses secrets avec elle jusqu'à la fin. Mon autre arrière-grand-père était brancardier pendant la Grande Guerre. La dernière fois, lorsqu'on a vidé la maison de mon grand-père, j’ai retrouvé sa médaille. Et puis, j’ai lu en cachette les lettres que mon père envoyait à ma mère. J’ai regardé les albums photo que personne ne veut me montrer, et ma maman avec sa crête. Margot, ne fais jamais de projets sur ta famille. C’est elle qui me l’a rabâché à plusieurs reprises. Pourtant, quand j’ai raconté tout ça à Sarah, elle m’a dit de foncer. Mais lorsque j’en ai parlé aux profs, on m’a dit que raconter ses histoires de famille, ç’avait déjà été fait mille fois.
Avec ça, je suis bien d’accord. Je ne veux pas raconter l’histoire de ma famille, ni retrouver mes origines. Enfin, si, il faut être honnête: j’ai envie de rassembler cette mémoire, de mettre enfin des mots sur d’où nous venons en tant que famille, car il s’agit de destins incroyables que je n’ai pas envie de voir sombrer dans l’oubli. Mais pourtant, je n’ai pas envie d’étaler l’histoire de ma famille, ni la romancer, ni l’idéaliser.
Car une famille a des défauts, beaucoup, beaucoup trop de défauts. Une famille a ses traumatismes et ses non-dits que je ne souhaite pas étaler ni décortiquer aux yeux de tous. Je n’aime pas vraiment la plupart des dynamiques qui régissent ma famille. Ce sont des vies normales, assujetties, comme toutes les autres, aux injonctions d’une société dysfonctionnelle. Personne n’est à mettre sur un piédestal, personne n’est au-dessus des autres. Je les aime tout en détestant beaucoup de choses, sans doute. Je ne veux pas montrer ça.
Et malgré tout, ils ont tous des choses à raconter. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la manière dont tous ces récits témoignent d’une époque, et d’une histoire beaucoup plus grande, résultat de choix individuels et de destins ballotés par les grands bouleversements. Ainsi, j’aimerais découper le film en trois époques: les années 40 à 60, puis les années 70 à 80 et enfin l’an 99. Je vais prendre la tempête pour prétexte, et partir sur les traces de cette tempête fictive, qui aurait traversé l’Europe à la fin du siècle, et aurait tout balayé sur son passage. À partir des témoignages et des histoires racontées par mes proches, je vais parcourir l’Europe à la recherche des traces laissées par la tempête, et dans le même temps, récupérer des indices sur des histoires individuelles, de mes proches qui sont passés par là, à un moment charnière de leur vie.
Il ne s'agira donc pas d'un film d'entretiens, ni un portrait des différents membres de ma famille.
Ce sera avant tout une enquête personnelle, avec des témoignages indirects, des fragments d'une mémoire mis bout à bout. Il n'y aura pas de mise en scène, ni de récit linéaire. Ce sera une enquête sur la mémoire, fragmentaire, jamais complète, un peu à la façon de Jonas Mekas, sans son direct, avec une voix off qui ponctue parfois des associations d'images. Le film durera entre 15 et 20 minutes, peut-être beaucoup moins, je ne sais pas.